Moments de vie : Son nom de résistante dans l’avenue Jean Moulin

14 décembre 2010

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Moments de vie : Son nom de résistante dans l’avenue Jean MoulinSurtout il faut avoir l’oreille fine. Parfois une information capitale passe à la vitesse d’un météore. Attention, elle ne passera qu’une fois.

-« J’ai eu aussi un  drôle de  prénom qui était très joli. Elise, c’était mon  nom dans  la résistance. »

C’est dit avec toute la  rapidité de diction mobilisable chez une dame de 92 ans. Elle n’attend pas de médaille ou de murmure admiratif. Tout juste l’envie d’en parler parce qu’avec le recul, la résistance à Lyon, c’était probablement le bon temps.

Pour se glisser dans ce  mince entrebâillement des souvenirs, il a fallu que l’écoutante affiche un  intérêt de bon aloi  pour  le premier prénom Sybil et sourie du deuxième moins facilement exportable : Hortense.
Après, tout s’enchaîne tellement  mieux. C’est comme une joute pacifique. Ce que demande la vieille dame malicieuse, c’est d’exercer son esprit engourdi par la solitude. Bonheur des réponses à fleuret moucheté, plaisir de séduire et d’intéresser une inconnue. Parfois, elle remet gentiment l’écoutante à sa place.

-« Et vous quel âge vous avez … »

-« 35 ans… »

-« Alors, vous  êtes un bébé »

Intuitive, elle corrige aimablement pour ne pas froisser ni compromettre une relation prometteuse :

-« Je vous dis à vous des choses que je ne peux leur dire à eux (les enfants)»

Elle demande beaucoup et pas grand-chose. Si on cherche à savoir quoi, elle se défend même de demander ;

-« Vous avez pensé à un club de personnes âgées ? »

-« Oh je n’en suis pas là »

-« Et les petites annonces ? »

-« Oh, je n’irai certainement pas  jusque-là. »

 Alors elle demande ce qui est difficile à obtenir; plutôt fière  d’échapper à toute catégorie identifiable.

-« Vous croyez qu’il y a un endroit pour un phénomène comme moi. Je voudrais bien rencontrer d’autres  personnes mais pas pour  parler de la vaisselle et du temps qu’il fait. C’est la musique qui me manque le plus mais les concerts, c’est loin. »

Intrigué, on reprend contact pour vérifier que l’écoutante  n’est pas trop vite tombée sous le charme. Aucun doute ! Tout est là, énoncé avec légèreté et pourtant rien n’est léger. La résistance ? Ce sont les autres qui  agissaient. Elle faisait le petit messager. C’est tout.  Elle prétend qu’elle ne savait même pas ce qu’elle acheminait sauf peut être les enfants juifs vers la frontière suisse… Elle se souvient du mari de la blanchisseuse assise devant sa porte et qui lui souriait tous les jours : en fait, sombre milicien arrêté à la libération. Son fils aîné caché de longues années dans une ferme …Son mari –« qui, lui, était un véritable hérosJe ne suis pas une résistante de  profession, mais… »  son héros s’en va …Trop tôt comme toujours.

Elle apprend à vivre seule.   

L’après-guerre et ses incompréhensions. Elle travaille dans les cabinets d’avocats ou les études de notaire :

-« Ils ne savaient pas ce que j’avais vécu, qui j’étais. J’étais seulement  une femme qui cherchait du travail. Je n’allais quand même pas me mettre à porter des médailles ».

Les enfants, les petits-enfants ? Egaillés partout en France et surtout  aucun reproche à leur faire !

Mais…

-« Ils ont leur vie, c’est normal. Ils sont partout sauf à Paris. Ils sont dehors et moi je suis dedans, Avenue Jean Moulin. »

Elle passe lentement, défiante des trottoirs un peu hauts et des travaux  interminables :

-« Je me suis fait une entorse, je n’ai pas pu bouger, alors vous comprenez  … »

Devant les bonnes tables du quartier, elle hausse les épaules :

-« Moi je mange pour vivre, c’est tout. » 

Elle ne ronchonne pas. Elle n’est pas irascible. L’interlocuteur a seulement droit lui aussi à un « mais vous êtes un bébé, vous !» définitif quand il lui prend l’audace de la contredire. Elle n’exige pas le paradis perdu, seulement quelques fragments choisis comme les concerts dans les églises, Mozart, Schubert ou Haendel. Elle voudrait bien que cette satanée chaîne sophistiquée offerte par sa fille ne se dérobe pas à ses doigts un peu gourds. Et puis ce plaisir un peu coquin du dialogue, de la controverse. Elle ne se contente pas d’imposer ses souvenirs. Elle écoute, argumente, tranche parfois. Elle en éprouve un vif plaisir qu’un interlocuteur en éveil partage forcément.

Tout ça parce qu’une écoutante à l’oreille fine, à des centaines de kilomètres de l’avenue Jean, Moulin a  recueilli au bon moment une petite bouteille à la mer :

Elise, c’était mon nom dans la résistance …

A lire : « moments de vie » : les chroniques du quotidien

Crédits : Texte redigé par Thomas Robache pour DOMPLUS / Photo Agence Limite pour DOMPLUS

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