Moments de vie : Si je ne mangeais pas avec elle

8 décembre 2010

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Il y a le temps des papiers à remplir. Ce n’est pas aussi violent que le décès. Ce n’est pas aussi douloureux que l’enterrement ou la crémation. C’est quand même une interminable résonance de moments que l’on voudrait doucement estomper dans le deuil. C’est aussi le temps des démarches. Tout est cruel. Le rappel interminable des dates de naissance ou de mort. Les numéros d’immatriculation, la litanie des lieux, des caisses et des emplois. On voudrait penser au visage du défunt, à sa vie. Il ne s’énonce plus qu’en statistiques et codes barre. Même disparu, il est un ayant-droit. Sa femme ou ses enfants aspirent à le devenir.

L’écoutante le sait. Elle utilise une parole sans froideur, mais sans manifestation ostentatoire de sympathie, encore moins d’apitoiement. Entre les deux, exactement au point de rencontre équidistant, il y a l’humain. Et on en a un sacré besoin :

« Regardez bien le certificat de décès, Madame Gérard,  pouvez-me dire si… ».

C’est après que se produit la collision infamante des sentiments et des chiffres. Le réalisme sèche les larmes. Il faut bien vivre :

« Nous venons de faire la pension de réversion pour Maman. Nous ne savons pas encore, mais, étant donné ce que touchait mon père, ça ne va pas faire gros. »

« Je comprends bien Madame Gérard, mais vous aurez besoin de la réponse avant de … »

Méticuleusement, sans brutalité, l’écoutante balaie le paysage administratif. Elle essaye d’avancer et de poser une analyse plutôt complète de la situation.

Elle progresse lentement au milieu d’informations périphériques, inutiles, mais tellement importantes dans le dialogue.

« Je viens manger tous les midi avec elle. Autrement, elle ne s’alimenterait pas… Si je n’étais pas venu déblayer les papiers, vous ne sauriez même pas qu’il est mort. »

De temps en temps, des injonctions à un tiers trahissent la nervosité ambiante et peut-être la douleur :

« Vous arrêtez de vous engueuler dans le salon, ce n’est pas le moment, je suis au téléphone »

Ou alors :

« Maman, je t’avais pas demandé de le sortir ce papier ? »

Une fois les informations essentielles prises, l’écoutante peut, prudemment, glisser quelques pistes d’espérance.  Un coup de main ponctuel de la caisse, une aide ménagère, la CMU[1] . Il reste à poursuivre l’enchaînement fatal : les papiers ont besoin d’autres papiers. Les dossiers se montent difficilement, document après document. Il y aura encore des efforts pénibles et des dates et des numéros d’immatriculation à répéter avant que la paix revienne.

Juste avant de raccrocher, l’écoutante se racle la gorge et joue une dernière carte :

« Si vous en éprouvez le besoin, vous pouvez bénéficier par nous d’une aide psychologique. C’est un professionnel qui a l’habitude de ce type de situation. La personne vous téléphonera ou vous rencontrera… ça peut vous faire du bien. »

Il y a un long silence et probablement l’envie furieuse de dire « non, merci », puis une petite voix :

« Je rentre du travail vers 19h30. C’est un moment où je suis tranquille… ».

 

[1] CMU : Couverture Maladie Universelle

A lire : « moments de vie » : les chroniques du quotidien

Crédits : Texte redigé par Thomas Robache pour DOMPLUS / Photo Agence Limite pour DOMPLUS

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