Moments de vie : Ils ont tapé la chienne…

7 janvier 2011

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Le travail de l’écoutant est parfois inextricable. Il existe un carrefour des dialogues entre imaginaire délirant et vraie détresse, entre drôlerie et tristesse profonde. Archi-concentrée devant ses écrans, l’oreillette en ébullition, Adrienne a quelques minutes pour démêler le vrai du faux, sans jamais prononcer de paroles irréparables, sans jamais délivrer, trop vite, des conseils imprudents.

Moments de vie

Une vieille dame raconte par le menu l’enfer de sa vie.

Elle est très colère. De temps en temps, un vieil ami tout acquis à sa cause prend le relais. Il faut dire que c’est un fait divers d’une dimension considérable. ILS sont entrés chez elle et ILS ont tapé la chienne

-« Qui en est encore toute enflée ».

ILS ont bu son huile (une bonne huile, olive première pression probablement) et ILS l’ont remplacée par de la mauvaise huile, les fourbes. Une fois même, ILS ont mis du sable dans la bouteille, ce qui trahit quand même  leur veulerie et leur perversité.

L’écoutante a la migraine. Qui sont ILS ? Que veulent-ILS ? Des voisins déplaisants alliés à un serrurier suspect, ce qui explique leur facilité à entrer chez les autres. Si Adrienne allait trop vite, si elle n’avait pas acquis une patience minutieuse due aux longues heures de dialogue, elle conclurait simplement à la sénilité précoce, à la paranoïa des solitaires. A des centaines de kilomètres du panier ou une chienne enflée fait encore des cauchemars agités, a-t-elle le droit de conclure trop vite ?

Elle ne le fera pas. Il existe autour des personnes âgées de vraies solidarités de voisinage, de vraies amitiés au-delà des générations.

Il existe aussi des hostilités, des inquiétudes dues à cette présence fragile sur le palier :

-« Et si elle nous fait un malaise… »

-« Et l’odeur des chats… »

-« Et qui descendra la poubelle ? »

Comment démêler une vraie détresse d’un délire de persécution. Très simple, c’est toujours une détresse.

Alors Adrienne ne juge pas. Elle n’invite pas brutalement sa correspondante à voir un psy. Elle n’appelle pas la police pour l’huile évaporée, ni la SPA pour la chienne enflée. Elle pose simplement de bonnes questions.

-« Quelles sont les traces de visite ?  Comment constatez-vous les disparitions d’objets ?  Avez-vous demandé à quelqu’un de votre entourage de surveiller l’appartement pendant que vous sortiez ? »

L’appel se renouvelle quelques jours plus tard. De nouveaux crimes, tout aussi odieux : des torchons et aussi des sous-vêtements ont disparu. Probablement un important trafic international. Adrienne s’applique d’abord à ce que les tendances paranoïaques des deux correspondants ne les poussent pas vers des dépenses somptuaires.

-« Il y a une société qui va venir installer du matériel de surveillance. Comme ça, on aura les empreintes et les images. »

-« Attention Madame, vérifiez le sérieux de la société, cela peut vous coûter très cher ».

-« Non, non c’est du matériel provisoire, ils le reprendront après ».

Adrienne est peu confiante dans le coût réduit d’un matériel électronique « provisoire »  Elle mène son enquête. Elle apprend que la dame a déjà déménagé et se croyait déjà dans d’autres lieux assiégée par des voisins passe muraille. Elle apprend aussi que la concupiscence autour des   condiments les plus luxueux de la dame, la méchanceté contre ses animaux de compagnie : tout cela a commencé après le décès du mari. Alors Adrienne reste dans son rôle mais l’occupe pleinement.

De conversation en conversation, elle calme, tempère des réactions paroxystiques tout en vérifiant qu’aucune agression réelle n’aie lieu. La chienne a désenflé.

Adrienne écoute toujours…

A lire : « Moments de vie » : les chroniques du quotidien

Crédits : Texte redigé par Thomas Robache pour DOMPLUS / Photo Agence Limite pour DOMPLUS

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