« Ce qui m’intéresse chez l’être humain, c’est ce qui tremble »

Martha est psychologue clinicienne :  un métier qu’elle n’hésite pas à décrire comme une véritable vocation.  Un choix motivé par sa passion de la rencontre, son amour de l’être humain. Au quotidien, Martha accompagne des patients confrontés à des problèmes de violence au travail (conducteurs de métro, gendarmes, cadres…). Elle a accepté de nous faire partager la façon dont elle vit son métier.

 

Vie professionnelle et vie privée : deux composantes indissociables

 

Ayant d’abord accompagné des enfants maltraités, cela n’allait pas de soi pour Martha d’exercer dans le champ des risques psycho-sociaux au travail ! Et puis finalement…

 

« J’ai trouvé une place en écoutant l’être humain qui est devant moi dans sa totalité : on marche sur deux jambes. Il y a la jambe professionnelle, et la jambe vie personnelle. S’il y en a une des deux qui est mal en point, on est boiteux ! »

 

Pour Martha, qui travaille dans ce domaine depuis déjà dix ans, seule une approche globale peut ainsi permettre d’appréhender la souffrance d’une personne.

 

« Pour comprendre ce qu’un humain vit, il faut comprendre toutes les branches de son arbre. Je dirai qu’il y a la branche affective, mais aussi la branche professionnelle, la branche artistique, spirituelle, la branche du corps. »

 

Un arbre à l’équilibre fragile, sur lequel la thérapeute doit veiller au quotidien, pour les autres mais également pour elle-même.

 

« Notre outil de travail c’est nous même : on doit veiller à l’état de santé à l’intérieur de nous. Moi je chante, je danse, j’ai la passion de la musique, des livres, de l’écrit… Si ça venait à me manquer, si mon employeur venait à me dire tu n’as pas le temps, tu dois partir ça et là, et qu’il n’y aurait plus de places pour ces choses qui me nourrissent, là ce serait un risque ! »

 

Vous ne pouvez rien pour moi !

 

L’autre outil de travail de Martha, c’est son expérience de vie, enrichie par toutes les rencontres qui ponctuent sa carrière. De l’institutrice qui petite fille, lui inspira sa vocation, aux cadres en conflit avec leurs valeurs, en passant par les hommes de loi, souvent victimes des personnages qu’ils incarnent… autant de belles rencontres qui l’ont aidé à grandir en tant que psychologue. Et au-delà de la souffrance, Martha leur trouve un point commun :

 

« Ce qui m’intéresse chez l’être humain, c’est ce qui tremble. Ce qui tremble chez nous, c’est par là que la lumière rentre.»

 

Une fragilité particulièrement marquante dans le travail thérapeutique avec tous ceux qui pratiquent des métiers masculins. Tous les gros durs avec une lourde carapace…

 

« J’avais affaire à des personnes qui venaient en me disant : on m’a dit de venir vous voir, mais vous ne pouvez rien pour moi, je n’ai jamais pleuré de ma vie… ou j’ai eu trois agressions mais ça ne m’a rien fait… Des gens très blindés mais fragiles à l’intérieur, qui pouvaient craquer de manière très brutale. Et quand ils se retrouvent devant une femme psychologue qui leur dit que l’émotion, ça existe :  en quelques heures petit à petit, les choses glissent. Il y a une émotion dans le groupe, il y a quelque chose parce qu’on a un petit peu ouvert une brèche à cette partie d’humanité. »

 

C’est l’un des principaux défis de Martha qui intervient également en tant que formatrice : comment sensibiliser ceux qui disent qu’ils n’ont pas besoin d’être aidés parce qu’ils ne peuvent pas se l’avouer à eux même. La prise de conscience est parfois un électrochoc…

 

« J’ai vu des gestionnaires en fin de carrière craquer, parce qu’ils ne pouvaient pas suivre leurs valeurs, leur intégrité. Je me souviens d’un en formation, qui se regardait dans la glace en disant : je me trahis complètement, je n’y crois pas…mais si je veux garder mon travail, il faut que je tienne comme ça… »

 

Et à écouter Martha, c’est justement la perte des valeurs qui est responsable de bien des maux…

 

Une société d’une violence incroyable

 

Dans son métier, Martha cherche à comprendre comment aider les personnes à vivre mieux, avec leurs blessures. Des blessures directement liées aux impacts d’une violence souvent gratuite…

 

« Il y a beaucoup de violence gratuite que les gens n’expliquent pas, mais que la société explique : la société est d’une violence incroyable ! Certains métiers facilitent ça, comme les métiers de la relation. Quand les gens vont mal, ils peuvent être agressifs et les employés ressentent cela. »

 

Une violence qui se traduit aussi par un mépris de la personne :

 

«Il y a l’évolution des entreprises dans le monde d’aujourd’hui qui fait que le facteur humain est banni… On a le souci des chiffres, du rendement, de l’efficacité. […] Il faut avoir des résultats à court terme très vite. On ne se préoccupe pas de la rentabilité à long terme. Si on enlève une petite machine à café dans un endroit où les gens prennent une pause, se ressourcent… quel effet ça produit à long terme pour la motivation du salarié par exemple ? Chaque entreprise a ses soucis de rentabilité, qui ne sont pas négligeables, car il faut que l’entreprise marche. Il faut trouver un juste milieu. »

 

Mais alors, que penser des entreprises qui disent se préoccuper du bien être de leurs employés en faisant appel à des psychologues comme Martha ?

 

Les risques psycho-sociaux : une mode chez les patrons ?

 

Avec le recul, Martha voit de tout : certains dirigeants se « réveillent » avec un intérêt sincère pour leurs employés. D’autres se précipitent à peine une loi passée pour installer un numéro vert, juste histoire d’être en règle…. Mais au final pour Martha, peu importe par quelle porte on entre…

 

« Quand ils voient que les gens vont mieux, que les gens témoignent de l’émotion que ça provoque de voir que leur employeur s’occupent d’eux, qu’il y a de la reconnaissance… Cette démarche porte ses fruits pour les employés, et par effet de boule de neige pour les gestionnaires et toute l’entreprise. »

 

Les gestionnaires, Martha essaie de les sensibiliser aussi, à sa façon :

 

« J’essaie de ma petite place à moi d’ajouter du bonheur. Mais en tous cas de ne pas rajouter de souffrance, et si possible de transmettre ça à des gens qui ont plus de poids que moi dans les centres de décision. Faire des stages avec des cadres qui gèrent des salariés, c’est important pour moi. »

 

Je veux rendre contagieuse l’envie de vivre !

 

Faire passer le message, transmettre… ça ne se limite pas pour Martha aux seuls contenus de formation sur les risques psycho-sociaux :

 

« Je veux rendre contagieuse l’envie de vivre ! Quand je parle de psychologie, je parle d’humanité. Veillez à l’humanité qui est en vous, prenez soin de vous lorsque l’on vous allez mal, et ne guérissez pas trop vite de vos blessures, sinon un jour elles finiront par vous rattraper. […] Parfois après la formation les gens viennent me rencontrer et me disent : tiens ce que vous avez dit, à tel moment, ça m’a touché ! Ça donne un sens à ma présence ce jour là. Mais ça mon employeur ne le sait pas ! »  Conclut-elle d’un rire enjoué.

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